Il est architecte et il s’apprête à sortir un disque vinyle avec la designer matali crasset… Didier Fiúza Faustino, l’original, l’inattendu, l’inclassable… les mots ne manquent pas pour décrire cet électron libre né en 1968 à Chennevières-sur-Marne. Bavarder avec lui, c’est une invitation à un voyage où le corps, ses accords, ses désaccords, inspirent une réflexion et tout un univers. C’est aussi la découverte du parcours improbable d’un gosse de banlieue qui rêvait de devenir auteur de bandes dessinées et regardait le Cinéma de minuit à la télé, en cachette. C’est enfin une bouffée d’air, avec une ouverture XXL sur les autres, les cultures, le créatif, le vivant… le tout guidé par l’envie de voir, savoir, apprendre, comprendre et avancer.

« Un même prof nous apprenait à souder et à regarder les sculptures »

« Je veux faire du dessin. » C’est ce que Didier Fiúza Faustino a répondu à son conseiller d’orientation en classe de 3e et face à ses parents d’origine portugaise, arrivés en France à la fin des années 1950. Résultat : il est dirigé, illico, vers une école de génie thermique. « Une erreur de parcours », dit-il. Quoique… il se souvient de ses premiers dessins techniques, de son initiation à la tridimensionnalité, des cours de philo dispensés « dans des démontables » et des promos qui ne comptaient pas plus de deux filles... « L’école peut tout changer, même une école technique », soutient Didier Fiúza Faustino. Preuve à l’appui : « Un même prof nous apprenait à souder et à regarder les sculptures », raconte celui qui aime se « laisser porter », « l’émerveillement » et la rencontre qu’il associe à l’idée d’« être dans l’attente de l’autre ». Quant à sa banlieue à l’orée des années 1980, il la résume à « la mobylette, la science-fiction comme lecture et le tournage de Série Noire d’Alain Corneau ».

Une salle de bodybuilding sur un échangeur autoroutier

« Je n’étais pas préparé pour les écoles d’art. » Didier Fiúza Faustino lorgne alors du côté de l’architecture. « J’ai fait la queue à UP1 – École d’architecture de Paris Villemin – et je me suis inscrit. Je suis tombé dedans… comme Obélix ! » De ses années d’études, il en retient « des archis engagés », « une émulation », « une énergie » et son « fantasme absolu » : Léonard de Vinci. En fin de cursus, il se passionne pour « la question du corps dans l’espace architectural ». Il en fait même son sujet de diplôme, intitulé « Corps, entrave et déplacement », où il imagine une salle de bodybuilding sur un échangeur autoroutier, ainsi qu’une performance de culturiste sur un banc de musculation dans un parking… Un travail qui marque et le fait remarquer. Didier Fiúza Faustino a tout juste 30 ans et vient de monter son premier studio, lorsque son diplôme fait la couverture de la revue Artpress. « Quand je suis allé à la librairie pour la voir, je n’avais pas assez d’argent pour acheter le numéro… »

L’art en embuscade

« Je suis architecte et je travaille de deux manières : à partir de commandes et sur des fictions. » C’est ce que répond Didier Fiúza Faustino lorsqu’on lui demande ce qu’il fait dans la vie. Mais l’art est en embuscade. Comme une évidence. Parce qu’il fréquente des artistes depuis UP1, parce qu’il se retrouve à travailler avec eux, parce qu’il crée des installations, des sculptures, des films… En 2000, la Biennale de Venise lui a demandé une proposition sur le thème « plus d’éthique, moins d’esthétique ». Il a alors donné vie à Corps en transit, une œuvre qui prend la forme d’un container destiné à protéger le corps – encore… –  de migrants, dans la soute d’un avion, et dans lequel Didier Fiúza Faustino va lui-même s’installer durant plusieurs heures. Une façon d’interroger sur « l’agnosie de ceux qui détiennent le pouvoir » et de dénoncer les positions anti-immigration. À l’issue de cette performance vénitienne, une galériste a proposé à Didier Fiúza Faustino d’exposer son œuvre. Il a décliné l’invitation : « Je ne suis pas un artiste. » Réponse de la galériste : « Ce sont les autres qui décident si vous êtes un artiste ou non… » Aujourd’hui, Corps en transit a sa place dans la collection du Centre Pompidou, à Paris.

Casa sem pele, au Portugal. Une maison au milieu des vignes, accessible par une ancienne voie romaine.

Refuge rural

À la tête du Bureau des Mésarchitectures, qu’il a fondé en 2002 avec l’architecte Pascal Mazoyer, Didier Fiúza Faustino vit depuis 2018 entre Paris et Lisbonne. Son travail oscille entre art, architecture, expérimentation. Avec des projets ancrés dans la relation avec le corps et l’espace. Le tout à différentes échelles, « du micro au macro ». Parmi ses dernières réalisations, citons la Casa sem pele – « la maison sans peau » –, au Portugal. Une maison située au milieu des vignes, accessible par une ancienne voie romaine et pensée comme « un refuge rural », car, à l’origine, son propriétaire souhaitait en faire « un espace pour la sieste ». Intégrée aux infrastructures agricoles et paysagères, cette maison, aux parois coulissantes et entièrement équipée, se fond avec son environnement. Rien d’ostentatoire. La chambre est chauffée grâce à un poêle à bois, tel un clin d’œil au foyer. Maison-manifeste, Casa sem pele propose que le logement soit « un agencement plutôt qu’un objet » et le confort, « un ajustement plutôt qu’une isolation ».

Galette et platine

« Le disque sort le 16 septembre 2026. » Didier Fiúza Faustino évoque le vinyle qu’il vient de réaliser avec matali crasset. Non, la designer ne chante pas ! Sur la platine qui tourne, sa voix parle d’espace, de création, d’inspiration… Tout a commencé en 2023. Didier Fiúza Faustino et sa complice Marie-Hélène Fabre fondent Sounds of Architecture Records, une maison d’édition dédiée à une collection de disques vinyles de propos d’architectes. Avec une première série, Today’s Voices, consacrée à des réflexions originales sur l’architecture contemporaine, avec les voix de Gilles Delalex (Studio Muoto), Ila Bêka et Louise Lemoine, Giovanna Borasi et Phyllis Lambert (CCA) et, désormais, celle de matali crasset. À cela s’ajoute une deuxième série, Present, qui met l’accent sur les environnements urbains et donnent la parole aux habitants et aux sons qui font partie de l’identité d’une ville. « Chaque album est pressé à 300 exemplaires et disponible en librairie », précise Didier Fiúza Faustino. Il poursuit : « Poser la galette sur la platine, c’est comme lorsque l’on ouvre un livre : on prend le temps. On se rend disponible. »

La propriété à l’heure de l’IA

Pour l’année 2027, l’agenda de Didier Fiúza Faustino se remplit déjà. Avec une scénographie pour une exposition de l’artiste suisse Sylvie Fleury au musée ARKEN en terres danoises, la conception d’une double maison – pour les parents et leurs enfants – en bord de mer, un projet d’espace public pour Evora 2027 – capitale européenne de la culture –, la réalisation d’un immeuble à Lisbonne ou encore une série de pièces sur la notion de propriété à l’heure de l’IA. « Que peut-on revendiquer ? Qu’est-ce qui nous appartient ? Qu’en est-il de la propriété morale et de la propriété intellectuelle ?... C’est ma réflexion du moment. » Enfin, après avoir enseigné une dizaine d’années à la AA School de Londres, Didier Fiúza Faustino est invité cet automne pour une intervention face aux élèves de la prestigieuse Académie d'architecture de Mendrisio, en Suisse : « Je suis ravi. »

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